Depuis l’arrivée du système LMD en République Démocratique du Congo, l’enseignement supérieur est en pleine mutation. Si les étudiants ont vu en cette réforme une aubaine pour améliorer leur mobilité et s’adapter aux standards internationaux, cela ne fait pas encore l’unanimité. Par conséquent, la société et les acteurs de l’éducation s’adaptent aux nouvelles dénominations. À l’Université Catholique de Bukavu, des étudiants de la faculté des sciences économiques et de gestion s’expriment sur la licence et le master.
Une transition historique
Le système éducatif congolais tire son origine de l’époque coloniale belge. Dans l’enseignement supérieur, après trois années d’études, on obtenait d’abord le diplôme de graduat et, après deux années de plus, la licence. Suivaient alors le diplôme d’études approfondies (DEA) et le doctorat. À chaque niveau s’associaient donc des perceptions de la société, un degré de connaissances et des opportunités d’emploi. Ainsi, ces éléments ont conservé leur place dans l’esprit des générations précédentes.
Néanmoins, l’année académique 2021–2022 a marqué la transition vers le système LMD (Licence-Maîtrise-Doctorat). Cette réforme vise à harmoniser les diplômes, à leur donner une meilleure reconnaissance internationale, et à adapter la formation aux besoins du marché. Elle améliore aussi la flexibilité et la mobilité des étudiants.
Il faut cependant noter que l’arrivée du LMD en RD Congo n’a pas modifié en profondeur les pratiques pédagogiques et les réalités de l’enseignement. C’est ainsi que certains enseignants et aînés considèrent la nouvelle licence comme un raccourci. Et même, ils jugent que les étudiants qui s’en contentent manquent d’ambition et n’ont pas le niveau adéquat pour le monde professionnel.
À l’Université Catholique de Bukavu, les premières promotions de master
Pour l’année académique écoulée (2023-2024), les soutenances de mémoires de la deuxième promotion d’étudiants inscrits en Licence 3 (LMD) ont coïncidé avec celles des étudiants de Licence 2 (deuxième année de licence dans l’ancien système). Autrement dit, pour obtenir une « licence », il a fallu trois ans d’études aux uns et cinq ans aux autres.
Avis partagés des étudiants face à la licence et au master
Je fais partie des licenciés du système LMD. J’ai recueilli les avis de trois étudiants de ma faculté (LMD) et d’une ex-étudiante (ancien système). Leurs témoignages révèlent des visions contrastées, entre les ambitions personnelles, les doutes académiques et les réalités du terrain.
Gloire Irenge, licencié LMD

Gloire est étudiant en Master 1 Gestion. Il a obtenu sa licence durant l’année écoulée, après trois ans dans le système LMD. Il partage son expérience et sa vision du parcours académique.
Pourquoi il a choisi de poursuivre le master
Interrogé sur ses motivations, Gloire s’explique :
« J’ai choisi de suivre un master en raison de certains objectifs personnels. Mon parcours en licence m’a donné envie d’approfondir ce que j’avais déjà appris. J’étudie non seulement « pour le papier », comme on dit, mais aussi parce qu’il est difficile de trouver un emploi ici. Avec une maîtrise, je peux me montrer plus ambitieux pour l’avenir. C’est donc mieux d’étudier que de ne rien faire. »
Un parcours plutôt stable
Il revient brièvement sur ses années d’études :
« Mes années universitaires ont été globalement tranquilles et intéressantes, sans trop de vagues. »
Son avis sur les différences entre systèmes
Pour lui, les changements ne sont pas flagrants :
« Selon moi, il n’y a pas une grande différence entre le système LMD et l’ancien système. Les cours sont presque les mêmes et les heures de sortie prévues par le LMD ne sont pas vraiment appliquées (surtout, les sorties à midi qui sont malheureusement rares). La possibilité de faire des recherches sur internet n’est pas garantie non plus. »
Le LMD est-il vraiment avantageux ?
Gloire nuance son appréciation :
« Je ne pense pas qu’il y ait de plus grands avantages avec le LMD par rapport à l’ancien système. Sauf, éventuellement, le « papier ». Je veux dire, les nouvelles appellations des diplômes. »
Que valent les diplômes aujourd’hui ?
Voici son regard réaliste sur la valeur actuelle des diplômes :
« En ce qui concerne les opportunités liées aux diplômes, je ne sais pas. Avec un doctorat, oui, on a plus de possibilités. Mais une licence ou un master, ici au Congo, c’est peu probable. »
Et à un étudiant qui hésiterait à poursuivre ou non après la licence, Gloire conseille :
« Si la personne est assez ambitieuse et a une vision qui nécessite le master, le choix est vite fait. Cependant, je lui conseillerais de s’armer de beaucoup de courage et de persévérance. Sinon, on peut très bien s’arrêter à la licence et chercher une occupation. »
Un autre point de vue intéressant est celui de Michaël Baruani, lui aussi diplômé en Sciences de gestion. Il a choisi une autre voie après sa licence.
Michaël Baruani, licencié en Sciences de gestion (LMD)

Contrairement à Gloire, Michaël a choisi de ne pas entamer son master tout de suite. Il a préféré faire une pause après la licence.
Pourquoi Michaël a opté pour la pause
Il explique cette décision avec lucidité :
« Je ressentais d’abord le besoin de prendre du recul après la licence, pour mieux réfléchir à ce que je voulais vraiment faire. Je n’aimerais pas poursuivre mon master juste pour avoir un diplôme de plus, sans réel projet. Ensuite, personnellement, je doute de la qualité des masters proposés localement. J’ai l’impression que certains masters ne répondent pas réellement aux exigences du marché ou ne sont pas assez professionnalisants. Je crois aussi que prendre du temps pour acquérir certaines expériences peut parfois être plus bénéfique qu’un master mal choisi. »
Son vécu dans le LMD
À la question de savoir comment il a vécu son parcours, Michaël répond :
« Mon parcours dans le système LMD a été un réel mélange de défis et d’opportunités. Ce que j’ai le plus apprécié, c’est la clarté du découpage en semestres et la logique de progression par crédits. Cela m’a donné une certaine flexibilité. Par contre, l’insuffisance du lien entre la théorie et la pratique a parfois été frustrante. En plus, certains enseignants ne m’avaient pas l’air à l’aise avec ce système. Je trouve que cela a rendu la transition difficile. »
Comparaison entre LMD et ancien système
Voici son analyse :
« Je pense que le système LMD est bien structuré et, oui, je considère que la licence LMD équivaut à l’ancien grade, et le master au niveau de l’ancienne licence. Je me sens même avantagé, dans le sens où on a réussi à condenser et à maîtriser en 3 ans ce qui, avant, était enseigné en 5. C’est une preuve que le système peut être plus efficace mais à condition d’être bien appliqué. Cela demande certes plus d’autonomie et de rigueur, mais on gagne du temps sans forcément perdre en qualité. Je pense que certains sous-estiment encore le LMD, mais pour moi, c’est un système qui valorise ceux qui savent travailler intelligemment, vite et bien. »
Le diplôme de licence est-il vraiment un atout ?
Il adopte une position nuancée :
« Oui et non.
Oui, parce qu’il montre qu’on a un certain niveau de formation, qu’on est capable d’aller au bout d’un cycle. C’est carrément une base solide. Mais après, je me dis qu’aujourd’hui, un diplôme seul ne suffit plus. Il faut le compléter par des compétences concrètes, de l’expérience, des stages, ou même des formations en ligne. Le marché du travail est devenu très compétitif. Donc ma licence est un atout, oui, mais c’est à moi de la rendre utile. »
Son conseil à un futur diplômé
Michaël conclut par ce conseil :
« Je lui dirais de ne pas poursuivre un master juste pour avoir « un diplôme en plus ». Il faut d’abord prendre le temps de savoir pourquoi on veut continuer. Est-ce que le master va vraiment apporter quelque chose à son projet professionnel ? Est-ce que c’est un domaine qui l’intéresse vraiment ? Parfois, il vaut mieux faire une pause, acquérir de l’expérience, explorer le terrain, puis s’inscrire en master avec plus de maturité. Mais si la personne a déjà une idée claire de ce qu’elle veut faire, et que le master est une étape importante, alors elle peut se lancer. L’essentiel, c’est d’avancer de sa propre volonté et pas sous la pression sociale. »
Parmi les premières promotions à expérimenter le système LMD, Divine Kulila incarne les défis et les promesses de ce nouveau cadre académique.
Divine Kulila, étudiante en Master 2 Gestion financière

Divine fait partie de la première promotion du système LMD à l’Université Catholique de Bukavu, bien que sa première année ait été réalisée dans l’ancien système. Un an plus tard, l’université a adopté le LMD, transformant leur deuxième année de grade en deuxième année de licence. Elle poursuit actuellement son master.
Pourquoi elle a choisi de faire un master
Pour Divine, la poursuite des études semblait naturelle :
« J’ai toujours vu les études universitaires comme un parcours de cinq ans. Voilà pourquoi, après la licence, le master me paraissait nécessaire pour atteindre un bon niveau. »
Un parcours exigeant, mais enrichissant
Elle confie avoir été mise à l’épreuve, sans jamais abandonner.
« Ce parcours, que je n’ai pas encore achevé, est assez exigeant, mais aussi enrichissant. J’ai rencontré beaucoup de difficultés, bien évidemment, mais je m’adapte et je fais de mon mieux pour m’organiser. »
Son regard sur le système LMD
Divine a connu la transition de l’ancien système vers le LMD :
« À vrai dire, je ne saurais comparer les deux. J’ai suivi l’ancien système uniquement en première année, puis, dès la deuxième année, le système LMD a été introduit. Je trouve qu’il est très chargé en termes de matières : les cours sont vraiment à la hauteur. »
Le master : un atout professionnel réel
Divine ne doute pas de l’utilité du diplôme qu’elle prépare :
« Oui, je pense que ce master m’est d’une grande utilité. Il améliore mes chances d’avoir un emploi de qualité dans un premier temps, et renforce mes compétences. »
Son conseil à ceux qui hésitent
Elle encourage les étudiants à poursuivre si les conditions le leur permettent :
« Aux personnes qui hésitent et qui en ont la possibilité (je parle notamment des moyens financiers), je dirais de continuer. Elles ne perdent rien. Au contraire, ça leur sera très utile, parce que ce master illustre tout ce qu’on a eu à étudier théoriquement, dans la vie pratique. Il montre comment tout cela s’applique au quotidien. »
À l’opposé du système LMD, l’ancien système a naturellement connu plus de personnes diplômées. L’une d’elles partage sa vision des choses.
Inès KM, diplômée en gestion financière

Inès a suivi son cursus dans l’ancien système congolais, avec trois ans de grade et deux ans de licence. Elle représente donc un autre profil, avec un regard bien différent sur le LMD.
Pourquoi elle a poursuivi ses études
Elle explique son choix de continuer après le grade :
« J’ai souhaité suivre la licence après mon grade pour m’ouvrir à de meilleures opportunités d’emploi. Pendant mon parcours universitaire, j’ai beaucoup appris et donc j’ai bien vécu cela. Je n’ai pas vu les années passer. »
Sa perception du LMD
Même si elle n’a pas expérimenté le LMD, Inès en a côtoyé les premiers étudiants à l’université.
« À mon avis, le système LMD est bon. Je trouve surtout qu’il réduit la charge des matières et il permet aux étudiants de se spécialiser dans un seul domaine. Mais je ne me sens ni avantagée, ni désavantagée pour avoir étudié dans l’ancien système. Je pense que mon diplôme est encore un bon atout aujourd’hui. »
Aurait-elle suivi un master ?
Inès explique ce qu’elle aurait fait si elle avait étudié dans le système LMD :
« Et oui, bien sûr, j’aurais opté pour un master car se spécialiser dans son domaine reste un atout pour avoir des opportunités professionnelles. »
Conclusion personnelle
De ces riches témoignages, il ressort que la question du master à Bukavu relève moins de la société que de l’appréciation personnelle. De mon côté, j’ai également mes raisons de ne pas m’inscrire tout de suite en master. J’ai des projets personnels que je souhaite mener à bien, notamment en dehors du cadre académique. Le LMD a été une aubaine pour moi, car j’ai pu choisir les compétences que je désirais vraiment acquérir. De plus, je souhaite apprendre à mon rythme. Le master ne devrait pas être un objet de pression, ni une raison de marginaliser les personnes qui préfèrent s’arrêter à la licence. L’essentiel est que chacun puisse avancer à son rythme, selon ses aspirations, et y trouver son compte.
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